Peindre entre espace et temps

2019-03-19    Views  14

Soigneusement élaborées et étudiées, les huiles sur toile, œuvres de la dernière période, sont caractérisées par cette technique particulière et raffinée avec laquelle l’artiste recrée sur toile naturelle, au moyen de peinture à l’huile blanche et dans de rares cas légèrement colorée, une réalité liquide et volatile. Ces créations picturales s’inspirent des propriétés de la technique à l’encre de Chine que l’artiste a redécouverte dans les années 90.

A partir des spécificités de la technique calligraphique dont elle s’inspire, Mingjun met en scène sur le fond de lin brut de sa toile, un subtil jeu d’ombres et de lumières à travers une légèreté et une fluidité du trait, typiques de la technique de l’encre de Chine, appliquée ici à l’huile.

C’est à la suite d’un voyage à Shanghai, effectué en 2006 pour la présentation d’une exposition au Wenwork Art Space, que Mingjun sentira l’exigence de retourner au figuratif. Rentrée en Suisse Romande, le souvenir et la mélancolie de sa terre natale se font encore plus vifs et c’est sans réfléchir que Mingjun commence à réélaborer de vieilles photographies liées à l’enfance qui lui rappellent sa jeunesse dans la ville de la province du Hunan, en utilisant tout d’abord la technique du dessin au crayon.

Après ces reproductions révélatrices d’une représentation minutieuse et d’une grande finesse de trait, Mingjun glissera, dans un second temps, directement et spontanément vers l’huile, son medium de formation. Une technique que Mingjun avait délaissée sans jamais l’oublier pour laisser l’espace à des œuvres plus conceptuelles, aux installations et aux encres.

L’artiste part de la reproduction d’anciennes photographies, qu’elle observe longuement et attentivement et qui ensuite, au moyen de la technique à l’huile monochrome et bichrome, sont copiées sur toile. Ces images, inspirées de reproductions, déclenchent un lien avec un moment précis appartenant au passé envolé pour toujours mais révélé par l’acte photographique. Ce qui a été immortalisé par le cliché est exhumé et retourne à la vie à travers le rituel de la peinture.

Ce sont les images d’une vie et d’une jeunesse disparues, mais aussi de moments plus récents passés sur les traces de mémoires perdues dans les rues fourmillantes des mégalopoles chinoises. Des moments de l’histoire présente qui dialoguent avec le passé. Des voyages récents dans la terre natale desquels naît une nouvelle façon d’observer la réalité, plus consciente de ce que fut le passé mais avec un regard d’aujourd’hui. C’est aussi un travail sur l’espace à travers les peintures de paysages et de lieux déshabités, ruines d’une Chine en constant changement urbanistique.

Le peintre a la magie de transformer les mémoires passées en une image archétype à travers l’utilisation d’une technique liquide extraordinairement légère. Les titres des tableaux semblent constituer la classification des souvenirs comme dans un album de vieilles photographies qui rappellent des instants précis et importants de sa vie (cf. les œuvres de 2008 Chemin de l’école, Années 70 et Le jour du diplôme). Il s’agit là de moments bien précis, passés en compagnie d’êtres chers : camarades d’école, amis et parents comme dans les œuvres Dans le bois, 2008 et Sur l’arbre, 2008, mais aussi des scènes moins éclatantes mais pas pour autant disparues de la mémoire (autres œuvres de 2008: Bosquet, A la montagne de Yulu, Attendre le bus).

Sur de grandes toiles, la plupart dans un format 110 x 150 cm, semblent surgir des après-midis de printemps, des scènes volées à des jeunes au cours d’instants de camaraderie et de détente, moments d’insouciance et de pure quiétude. Pourtant ces créations laissent aussi l’espace à des souvenirs plus obscurs qui s’évanouissent dans des paysages fantomatiques (comme dans Brouillard, 2008, Brise, 2010) et à des contextes urbains d’une Chine contemporaine faite de ruines de maisons, de bicyclettes abandonnées ou rangées dans l’attente d’être récupérées, laissées dans le brouillard de l’oubli (Ici ou là-bas, 2008, Le point du jour, 2010).

Dans Ici ou là-bas (2010), Grand Rue (2008), Mingjun représente des lieux géographiquement indéfinis qui pourraient tout aussi bien se trouver en Suisse, en Europe ou en Chine. Le paysage demande à être habité, les vues naturelles réclament une neutralité interprétative et herméneutique.

En substance, dans les toiles de Mingjun, rien n’est issu de l’imagination mais tout rappelle des scènes de vie situées dans un temps et un espace précis qui se transforment constamment comme la nouvelle identité de l’artiste. Luo Mingjun donne forme au vide à travers la peinture à l’huile blanche d’où s’écoulent des images qui prennent corps sur la toile à partir de l’espace infini. La toile brute et sombre devient matière vivante, et le blanc constitué de coups de pinceau, lumière matérielle immergée dans un champ de tensions causées par l’ambiguïté de distinguer personnages et superficies. Comme un léger reflet sur l’eau, la légèreté de la peinture à l’huile blanche émerge et se détache du fond sombre, interrogeant et mettant à l’épreuve notre propre perception. L’artiste recrée une atmosphère irréelle mais en même temps définie; les personnages sereins, pacifiques, immortalisées dans un moment de tranquillité, semblent vivre mais en même temps une aura de froide distance nous empêche de les toucher et de les posséder.

Mingjun incarne la condition existentielle de la recherche constante qui tente par tous les moyens de s’accrocher à des souvenirs cristallisés dans la mémoire, à la recherche d’une identité en suspens, insaisissable, intangible.

Dans la philosophie postmoderne (et en particulier poststructuraliste), l’identité est conçue comme un sujet non fini et indéterminé. Le philosophe français Jacques Derrida la définirait en relation à l’autre, dans le mouvement d’appropriation d’un concept, soit dans la différence de l’entité. Dans l’essence même de relation et de différence, on peut donc concevoir l’identité comme une condition de possibilité en correspondance à la compréhension et à l’affirmation de l’être.

Comme l’a décrit Heidegger, une identité, soit une essence fixe, immobile, est inexistante et impropre à l’être humain parce que celle-ci se crée en réalité au sein de l’acte même d’exister et dans la compréhension de l’instant présent et de ce qui fut dans le passé (dans ce cas dans l’acte pictural-artistique). La notion de personne, et donc dans ce sens d’identité personnelle, se construirait dans la relation entre le moi présent et le moi passé, dans l’ouverture d’un passage d’opportunités, à l’instant vide, qui demande à être défini à travers l’action.

Pour Heidegger comme pour Derrida, la caractéristique humaine est celle du devenir dans le temps continu et dans son écoulement infini. L’identité, pourtant, résulte être le mode avec lequel le sujet entre en relation avec le monde. La nature de l’homme se définit dans l’interrogation constante, le questionnement devient source d’ouverture de nouveaux horizons.

De la même façon, dans le taoïsme, la conscience qui scrute le monde existe à travers l’expérience de la réalité qui émerge dans le processus d’observation. Il en résulte que l’identité est représentée par un processus où conscience et univers, esprit et matière, sujet et objet, émergent simultanément du fond indifférencié de l’existence. L’être est un vide indéfini qui se remplit selon des contrastes et des dissemblances. Il se caractérise par les mutations et les opposés générés par l’expérience quotidienne d’ouverture à un cheminement existentiel.

C’est sur ce vide que l’artiste crée ses images mais aussi sa vie.

Elle ramène à la vie des instants et des moments désormais perdus. En effet seuls ceux-ci peuvent lui apporter les réponses qu’elle cherche à propos de son identité.

MIngjun inscrit son histoire personnelle dans l’acte de peindre qui, en soi, constitue une raison de vivre. L’apposition sur la toile d’une trace sensible, d’un souvenir, réussit à bloquer hic et nunc (ici et maintenant) cette errance continuelle dans la dynamique de la différence et du vide de l’essence qui s’interroge et vagabonde sans cesse, et l’incite à explorer les souvenirs de sa vie. Cette action lui permet de comprendre le passé et de donner un sens au présent. Car Mingjun est tout à la fois artiste chinoise et artiste suisse, femme chinoise et femme suisse.

Avec ses toiles, Mingjun invertit le rapport entre personnages et superficies, entre vides et pleins, sombres et clairs, entre Occident et Orient. Elle nous montre comment chaque chose se définit, comment nous la percevons et comment le concept d’identité n’est rien d’autre qu’une construction rationnelle de l’Occident, objectivement infondée.

Cette artiste nous fait voir que tout change, que rien n’est figé, que l’identité se construit dans la précompréhension des fatalités qui appartiennent à la vie humaine. C’est dans l’agir que se trouve

l’essence et chaque chose appartient à un cycle qui s’évanouira et se transformera en une substance insaisissable et éphémère. Mingjun nous montre qu’au fond le monde entier n’est qu’illusion et fugacité, un passage évanescent qui ne laisse pas de trace, sinon dans la mémoire, et qui pour l’artiste est plus important que la réalité.

L’art de Mingjun n’est pas une simple transcription de l’image au sein d’un espace limité, d’un ensemble de traits et de signes, mais un champ de forces qui émergent entre vides et pleins. L’énergie, libérée par ces équilibres subtils, fait s’écouler le temps à travers l’alternance des contrastes donnant une peinture vivante et un art proche de la vie.


Clarissa Chiaese

clarissa.chiaese@live.it

NEXT:Ouvrir la porte >

< PREVIOUS:La revanche des objets